lundi 24 janvier 2011

Traduction en français de la préface de M Neagu Djuvara à mon livre en roumain

Préface

A cause des temps troublés dans lesquels nous avons vécus, je n’ai connu Mihai Băbeanu qu’à l’époque de sa maturité, lui étant proche de la retraite et moi… « Père Neagu », car je suis un peu son oncle étant un cousin assez éloigné d’avec son père.
Nous étions en fait comme des frères, son père Alexandru (Bébé) Băbeanu et moi, ainsi que ses cousins germains, les trois enfants de tante Liselle Băbeanu mariée avec Puiu Angelescu qui fut un temps secrétaire du Parti National Libéral.
Tout d’abord une petite leçon de généalogie avec une remarque critique sur l’auteur. Quand il évoque les soucis qu’il a eus à cause de son « origine sociale malsaine » il ne cite que son grand-père maternel, le grand ingénieur constructeur Emil Prager issu d’une famille d’origine allemande des Sudètes arrivée en Roumanie sous le règne de Carol I.
Il fut ce qu’on appelle en France, nouvelle patrie de Mihai, « un grand bourgeois ». Mais, bizarrement, Mihai ne mentionne pas ses ancêtres paternels qui étaient d’anciens boyards.
Peut-être garde-t-il en lui, inconsciemment, une part de l’endoctrinement communiste de son adolescence qui l’encombre d’une timidité excessive et non justifiée au sujet des boyards ?
Celui qui connait Bucarest est peut-être entré dans l’Eglise de L’Icône au centre ville, et peut-être a-t-il vu sur les murs, comme disait le poète Arghezi : « Peints dans la galerie / d’une aquarelle souffrante », les fondateurs de l’église, ses ancêtres. S’ils ne sont pas beaux, cela est dû au style religieux hiératique de l’époque.
J’ai moi-même connu l’arrière grand-mère de Mihai, la veuve du général Alexandru Băbeanu née Lucretzia Rachtivan qui était, comme tous les membres de sa famille d’ailleurs, d’une laideur célèbre dans la société bucarestoise. Laideur distinguée, sympathique et intelligente mais, laideur qui s’est transmise aussi aux générations ultérieures. Est-ce une méchanceté de ma part de le signaler ?
J’ai écrit dans un ouvrage récent l’histoire d’un cousin de tante Lucretzia (en réalité c’était son frère), Mihai Rachtivan, qui s’est marié en 1900 avec la fille d’un homme très riche, Alexandrescu dit Cafegibasa (Car un de ses ancêtres faisait du bon café pour le prince régnant de l’époque).
Le mariage eu lieu dans le petit mais très beau palais de la rue Jules Michelet où se trouve actuellement l’ambassade britannique.
Au petit matin, à la fin de la réception et après le départ de toute la famille, le vieil Alexandrescu a dit au majordome et ce, malgré le froid de l’hiver : « Ouvre grand les fenêtres, que la laideur puisse sortir de la maison ! ».
La vieille Racthivan – Băbeanu était une cousine issue de germains de ma mère, née Gradisteanu (sa grand-mère maternelle était une soeur du grand-père de ma mère, le grand Clucer (Rang de noblesse dans les principautés roumaines et fonction. Le Clucer s’occupait de l’approvisionnement de la cour du prince régnant) Iancu Gradisteanu. A l’époque, dans cette catégorie sociale, on entretenait religieusement les liens de parentés pendant des générations. Il y avait pourtant une grande différence d’âge entre elles ce qui fait que ma mère était plutôt de la génération de ses enfants :Alexandru, le grand-père de Mihai, qui fut longtemps directeur de l’Eforie des Hôpitaux Civils, et sa soeur Eliza (Liselle) épouse de Puiu Angelescu, secrétaire général du Parti National Libéral.
Pendant mon adolescence, j’ai passé chez cette tante Liselle, été après été dans son modeste manoir de Ciulnita près de Leordeni, de charmants et instructifs mois de vacances. En effet, il y avait une bibliothèque d’environ 5000 volumes, en roumain et en français. Les jeux étaient souvent interrompus par des lectures instructives de Caragiale, Molière, Eminescu ou Bolintineanu car la mère de tonton Puiu était la nièce du poète. Souvent les après-midi, la voiture de la vieille Lucretzia, qui était à l’époque la seule voiture du coin, nous emmenait dans son manoir de Budisteni où se tenait aussi des réunions très intéressantes.
Toute cette époque, et cette transmission enthousiaste d’un style de culture exagérément français du XIX ème, Mihai ne les a pas connus. Il a apprit à l’école que les boyards suçaient le sang du peuple et mettaient des muselières aux ouvriers des vignes. C’est tout !
Quand Mihai m’a parlé pour la première fois de son manuscrit et qu’il m’a dit qu’il cherchait un éditeur en Roumanie, j’ai eu peur que ce genre de littérature, c’est à dire l’évocation des misères et des drames subis par des millions de roumains, de toutes les catégories sociales, de tous ceux qui n’ont pas pu se soumettre aveuglément à « l’ordre nouveau », ne trouve encore des lecteurs, rebutés par une sorte de dégoût ou dans une attitude d’autruche, et que, par voie de conséquence, aucun éditeur ne soit disposé à le publier.
Mais, quand je l’ai lu et que j’ai découvert avec quelle intelligence, quelle vivacité, en un mot avec quel talent est écrit ce livre, j’ai eu la certitude qu’il trouvera un grand éditeur pour sauver un bijou de ce genre.
Ce qui m’a particulièrement ravi, ce fut l’humour inattendu et irrésistible avec lequel, ces drames ainsi que l’incroyable stupidité des potentats de « l’époque d’or », sont relevés et racontés
Pour ne pas s’appuyer uniquement sur ses propres souvenirs, il est venu au pays et a examiné les dossiers contenant les notes de la Securitate, les siens et ceux de son père, ancien détenu politique.
Le style primitif et stéréotypé des notes donne véritablement la nausée et on est terrifié de se rendre compte rétrospectivement que ce style était ingurgité à contre coeur par des centaines et des centaines de milliers de gens plus ou moins éduqués ou tout simplement « plus normaux » !
Car nous ne nous rendons plus compte après des dizaines d’années et avec une sorte d’habitude des maux longuement endurés, que cette masse de tortionnaires à la fois sur le plan physique et moral s’attaquant à tous ceux qui s’élevaient un peu au-dessus de la médiocrité, que tout ces gens étaient la lie du pays, quelle que soit leur origine sociale.
Il me revient en mémoire une phrase écrite par le grand écrivain français Charles Maurras, égaré à sa perte dans des convictions royalistes fanatiques et non advenues (le hasard fait que je l’ai rencontré personnellement deux fois, un an avant mon bac), en pleine agitation des manifestations massives provoquées par le scandale Stavisky, en février 1934. Dans le journal royaliste L’Action Française, il avait qualifié les politiciens au pouvoir d’ « écume des latrines ».
C’était un peu exagéré pour les radicaux français qui gouvernaient à l’époque, mais beaucoup plus assorti aux laquais, qui chez nous, se sont échinés pendant des dizaines d’années à imposer de force à leurs concitoyens, allant jusqu’à la torture et le crime, une idéologie et un système politique et économique qui finalement s’est écroulé du jour au lendemain comme une immense bicoque mal conçue, mal bâtie et qui, depuis, se sont transformés du jour au lendemain en capitalistes impudiques.
Je ne peux énumérer les dizaines d’exemples d’indignité mais surtout de bêtise et d’inculture crasse qu’il donne. Vous les découvrirez sans doute avec intérêt.
Je dois donner au moins un exemple extrait du chapitre où il parle de la correspondance qu’il a osé entretenir avec sa mère, quand il est arrivé à Paris après d’incroyables péripéties. Dans une des lettres par exemple, sa mère lui donne des nouvelles de son grand-père : « il est très bien, il
travaille encore, il est comme Maître Manole».
(Maître Manole : en roumain Mesterul Manole, personnage légendaire très connu en Roumanie, maître d’œuvre de la construction du monastère de Curtea de Arges en Valachie au XIVème siècle. Selon l’histoire, les murs s’écroulaient au fur et à mesure de la construction, Maître Manole se tourna vers Dieu et lui demanda son aide. Dans une vision, Manole comprit qu’il ne pourrait finir la cathédrale que s’il Lui sacrifiait sa femme Ana. Il devait l’emmurer dans le mur de l’Est, ce qu’il fit. Peu de personnes en Roumanie ignorent cette histoire)
Les commentaires de l’adjudant-chef Iftimie sont : « Il a des relations avec un certain Manole, dit Le Maître. A vérifier ».
En allemand, je commenterai à mon tour : kolossal! En anglais: Incredible but true!
C’est réellement inquiétant qu’on ai trouvé chez nous des milliers d’individus des deux sexes de cette espèce.
Des extaits du livre de Băbeanu pouraient figurer comme Postface à une ré-édition du livre de Dumitru Drăghicescu, ”De la Psychologie du Peuple Roumain”, livre que notre élite intellectuelle officielle garde sous le boisseau depuis 100 ans.
Băbeanu, ici ou là, exprime son exaspération vis à vis de l’aveuglement des grands hommes politiques de l’Occident au sujet du „cas” Ceauşescu, un Nixon, un Giscard d’Estaing, et même un de Gaulle.
Lisez Mihai Băbeanu! Cette lecture n’est jamais ennuyeuse, elle est même, en fin de compte, malgré le sujet dramatique, très tonique.
Neagu Djuvara

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